Avec Internet, les professions du sexe ont évolué. Avant la rencontre, il y a le secrétariat. Longs échanges, négociations, conditions, insultes, faux-plans.
@tds_vs_grindrr, exemple de négociation
Toutes les plateformes de tchat sont utilisées : Tinder, Grindr, Instagram, etc. Le service vendu est facturé au temps ou à l’acte, mais ne prend pas en compte les heures passées sur les réseaux sociaux ou autres sites. Ce temps, c’est le « secrétariat ». Il concerne tout ce qui est discuté avant la rencontre.
Temps de travail non rémunéré
Internet a changé les relations sociales et s’est faufilé dans les rencontres. Aujourd’hui, on sort moins pour rencontrer autrui au hasard d’un verre, que pour rencontrer le « match » de la semaine. Cette différence s’incarne aussi pour la prostitution. Loin des clichés de la rue, le métier a aussi évolué.
A l’heure du numérique, le secrétariat occupe en réalité la majorité du temps de travail dans les métiers du sexe. Osmose, « prostitué.e nomade » et créateur du compte militant Instagram @tds_vs_grindrr, raconte « Je me coupe de la vie, je ne vois pas mes amis. Ce sont vraiment des heures de travail, et donc, je suis concentré.e. » Pour autant, il n’est pas comptabilisé dans la rétribution. Et puis, parfois, « je viens d’avoir un client, donc je passe moins de temps à répondre.»
@tds_vs_grindrr, exemple de négociation
« Fantasmeurs » et perte de temps
Les « fantasmeurs » sont ces clients qui échangent beaucoup, demandent énormément de renseignements et de détails sur un service… qu’ils n’achèteront jamais. Ce sont les personnes qui sont plus intéressées par « le fait de contacter le/la TDS qu’elles ne comptent payer pour le service » (@tapotepute). Le temps c’est de l’argent, et les « fantasmeurs » sont une perte de revenus.
Outre cet exemple chronophage, il s’agit aussi de trier les clients, répondre aux demandes, négocier, présenter les conditions de travail. Tan Polyvalence est la fondatrice de l’association Polyvalence, dédiée à la parole autour des violences discriminatoires. Elle a aussi créé le projet Par et Pour, qui recense des témoignages de travailleurs du sexe, et raconte « recevoir des mails qui n’ont aucun sens, et n’ont aucun lien avec ce que tu proposes. Ça occupe un temps fou, et puis en fonction de ta patience, de ton humeur… ». Elle compare alors son travail à celui de designer ou de plombier, des métiers où « on ne discute pas les prix, on achète un service, il s’agit de la même chose. »
Autres Voix.e.s est un projet de média alternatif, porté par des étudiant.e.s en journalisme et en sciences politique, engagé.e.s socialement, à Marseille et à Aix-en-Provence.
Nous proposons d’autres voix, des histoires que l’on n’a pas l’habitude d’entendre, des personnes que l’on n’interroge jamais, des points de vue qui existent, mais qui ne sont pas mis en lumière, des problèmes silencieux car peu ou pas relayés. Par ce biais, nous espérons montrer que d’autres voies sont possibles, et que les modèles dont on nous abreuve ne sont pas immuables.
Autres Voix.e.s est né d’un double constat : les médias traditionnels donnent souvent la parole aux mêmes personnes, et les angles adoptés pour traiter les sujets sont sensiblement similaires. En conséquence, de nombreuses personnes n’ont pas l’impression que leurs vies ou leurs idées soient représentées dans les médias de premier plan, ce qui engendre une perte de confiance dans les médias, et limite considérablement nos horizons communs.
Nous proposons d’autres voix pour éclairer d’autres voies
. . . QUI SOMMES NOUS ? . . .
Julie Malfoy. Étudiante en journalisme & Franco-biélorusse. J’essaie de remettre en question ce que je pense savoir, j’essaie de comprendre. Rencontrer pour voir, demander pour entrevoir. Marseille me passionne, c’est un voyage à part entière.
Clément Teffri-Chambelland. Étudiant en Institut d’études politiques après une licence de langues tournées vers le proche Orient, je porte sur le monde un regard imbibé d’amour et de détresse. Militant par intermittence, penseur le reste du temps, j’essaye de transmettre les doutes, les espoirs et les réflexions d’un enfant d’une époque étrange.
Ils étaient au squat Saint-Just, après des mois de voyage vers la France. A l’hôtel du Pharo, ils sont demandeurs d’asile, et ont été pris en charge par l’Addap 13. Alors que leur minorité a été reconnue et qu’ils pensaient en avoir fini, les voilà confinés.
Le confinement à l’hôtel, c’est « monter, descendre, monter… toute la journée » soupire Abdoulaye* au téléphone. Jeune Guinéen de seize ans, il a traversé cinq pays avant d’arriver à Marseille. Confiné à l’hôtel du Pharo, il fait partie des chanceux. Sa chance? La reconnaissance de sa minorité, qui lui a permis d’être relogé loin des punaises de lit, après avoir habité au squat Saint-Just pendant cinq mois, comme des centaines d’autres jeunes. La crise sanitaire du coronavirus a permis aux 36 jeunes restants du squat d’être pris en charge aussi, et d’être mis à l’abri
Isolement total
Leur placement est rassurant : ils mangent mieux, ont de vraies chambres et un meilleur encadrement. Abdoulaye concède : « Non, je ne fais rien, je m’allonge un peu. Je n’ai que ça à faire. » Il a fini ses exercices, il ne sait que faire. Les bénévoles ne peuvent pas se rendre sur place, ils sont seuls. « Sais-tu quand nous pourrons sortir? Je ne suis pas malade, moi! ». Les fake news circulent vite, et il devient difficile de les démentir.
A tout cela s’ajoute l’angoisse des procédures administratives. La mobilisation des avocats contre la réforme des retraites avait déjà freiné leurs démarches. Le confinement a rendu son avocate injoignable, et il faudra attendre la fin du confinement pour la joindre. Mais il n’abandonne pas et prévoit déjà: « Le 11 mai, je vais la voir. J’ai enfin mon acte de naissance, je veux savoir si c’est bon. »
Internet inaccessible
Alors que le monde n’a jamais autant été connecté à Internet, eux ont un accès limité. C’est une réalité qui ne concerne pas ces jeunes: «On ne peut sortir qu’une demi-heure, et pas tout le temps. Alors, les gens ne sortent pas et le réseau est surchargé.» L’appel est haché, sa voix est coupée entre deux mots.
Outre le divertissement, Internet est souvent le seul moyen de contacter leur famille ou leurs amis. Le Wi-Fi permet de ne pas «épuiser son forfait téléphone ». Cela fait « longtemps » qu’il n’a pas parlé à sa mère. Parfois, il essaie de « regarder les nouvelles du pays », car elle habite dans un petit village de Guinée; et elle n’a pas internet. Si les appels sont généralement planifiés à l’avance, «il y a le coronavirus là-bas aussi, donc je n’arrive pas à la joindre. J’appelle l’ami de mon frère, mais il n’est pas là-bas».
Le jeudi 05 mars 2020, suite à l’appel de la coordination nationale des facs et labos en lutte contre la loi de programmation pluriannuelle de la recherche à «débrayer l’Université et la recherche», les étudiant.e.s d’Aix-en-Provence se sont mobilisé.e.s, et ont jeté les bases d’une lutte qui s’annonce inclusive.
Banderole « Recherche, Université, veut-on les enterrer? » lors de la manifestation
Ce jeudi, les cours étaient banalisés à la Faculté d’Arts, Langues, Lettres et Sciences Humaines d’Aix-en-Provence, ainsi qu’à l’Institut d’Études Politiques, et les absences n’étaient pas comptabilisées. Pendant la première partie de la journée, jusqu’à 16 heures, des activités alternatives et militantes se sont déroulées au sein des deux institutions.
Une journée portée sur le débat
Cours sur la sélection à l’université ou table rondes sur l’état de la recherche et la précarité des chercheu.r.se.s, films engagés, témoignages, chamboule-tout à l’effigie de membres du gouvernement, buffet et cantine collective à prix libre, fresque participative sur le thème «mon université idéale» ou représentations artistiques sont venus animer la journée, et porter un message fort : de la LPPR ou de la loi sur les retraites, les personnes mobilisées n’en veulent pas. Ce programme, élaboré par les étudiant.e.s avec le soutien de certain.e.s professeur.e.s, a permis aux moins politisé.e.s ou aux moins conscientisé.e.s sur ces sujets de de réaliser la gravité de la situation. A l’Institut d’Etudes Politiques, c’est dans une ambiance très bienveillante et bon enfant que s’est déroulé ce premier moment, entre discussions sur les violences sexistes et sexuelles et représentation de danse, improvisations du club musique, table ronde sur les lois en question et atelier maquillage.
« Pour Aix, et encore plus pour Sciences Po, c’est assez historique« .
Pour Théo*, en première année de master, l’un des étudiant.e.s à l’origine du mouvement à l’IEP, la journée est une réussite. «On part de loin, c’est dur de mobiliser les gens ici, aussi bien à Aix qu’à Sciences Po, mais on est fiers de ce qu’on a fait.» Il insiste sur l’importance de l’indépendance partisane du mouvement au sein de l’institution : «Pour nous, c’est hyper important de ne pas s’encarter, parce que la plupart des personnes qui participent aux actions ne sont pas encartées justement. On ne veut pas s’enfermer ou être récupérés, mais il y a des personnes affiliées à des partis ou à des organisations militantes qui luttent avec nous.» Pour lui, la lutte ne s’oriente pas uniquement contre la loi de programmation pluriannuelle de la recherche, même si il confie qu’il a «complètement abandonné l’idée de faire de la recherche», et que «toutes ces lois n’y sont pas pour rien», il fait aussi le lien avec la loi de réforme du système de retraites : «les étudiant.e.s sont des futur travailleur.se.s, on est tou.te.s concerné.e.s». Théo est optimiste quant à la poursuite de la mobilisation « pour Aix, et encore plus pour Sciences Po, c’est assez historique » (la dernière mobilisation étudiante, très faible, date de 2018, et la dernière mobilisation d’ampleur de 2006, aucune des deux n’avait réellement affecté l’Institut).
Trop de festivités ?
Même si l’ambiance est festive, musicale, dansante, et qu’on voit défiler dans le patio de l’école étudiant.e.s, doctorant.e.s et ATER (attaché.e.s temporaires d’enseignement et de recherche) Sarah*, nouvelle arrivante en deuxième année à l’Institut, est plus critique.
Membre d’une ONG de défense des droits humains, elle n’hésite pas à balancer sur « l’ambiance kermesse» qui «oblitère la colère». Elle se sent touchée par la LPPR et par la loi de réforme du système de retraites, mais elle déplore le côté adouci de la mobilisation. Elle résume son malaise : « Je suis toujours en colère, mais je n’ai toujours pas pu l’exprimer ». Elle critique aussi le côté corporatiste de la mobilisation : « pour certain.e.s, on voit clairement que c’est une occasion de réseauter à mort. Comme il y a plein de doctorant.e.s mobilisé.e.s, dont beaucoup sont nos profs, avec des CV imposants, iels espèrent en tirer profit pour leur compte. » Sarah questionne aussi plus largement l’absence de conscience politique chez la plupart des étudiant.e.s de l’IEP : « peut-être que je n’ai pas parlé aux bonnes personnes, mais globalement j’ai l’impression que se positionner est difficile ici, c’est peut-être parce que la ville est très à droite, ou alors il y a une forme d’hypocrisie ou de peur. C’est vrai que ça jase beaucoup, peut-être que les gens ont peur des rumeurs ». A ses yeux, même si la mobilisation est belle, «il y a trop de fractures. Nationalement, je ne sais pas, mais au niveau local, je suis très sceptique. Je pense que notre voix ne sera malheureusement pas entendue».
Étudiants dansant le rock’n’roll dans l’enceinte de Science Po
Quant à son avenir professionnel, Sarah ne lâche rien : «Je veux faire de la recherche, et c’est pas ce gouvernement qui va m’en empêcher. Se dire que c’est mort à cause du contexte, c’est entrer dans leur jeu. La galère, je la connais, c’est pas grave, je sais que je m’en sortirai toujours.»
De Sciences Po à l’Assemblée Générale de la fac de Lettres
A 16 heures, les étudiant.e.s de Sciences Po, situé en centre ville, rejoignent la Fac de lettres, plus excentrée, en «manif sauvage» (non déclarée auprès de la préfecture). Le cortège n’est pas très imposant, mais l’ambiance est bonne, les banderoles nombreuses. Les slogans se cherchent, se hurlent à gorge déployée au milieu des passant.e.s embourgeoisé.e.s qui dévisagent les manifestant.e.s sans comprendre. La petite troupe passe devant le local de campagne de la maire sortante, et scande «Joissains, Gaudin, en prison» en riant, sous les regards abasourdis des client.e.s des cafés alentours, puis s’immobilise quelques instants sous les fenêtres du rectorat en criant «le recteur à la f’nêtre» ou «le rectorat il est à nous». Enfin, la petite manifestation traverse la Faculté de droit, accueillie par les quolibets des étudiant.e.s juristes («Sciences Po les bobos» ou «On a pas besoin de vous»), et rejoint l’amphithéâtre Guyon, quartier général de la mobilisation à la Fac de lettres.
Mobilisation de Sciences Po, à la faculté de Droit.
« C’est leur temps qu’on leur vole ».
Là, un syndicaliste de la CGT explique le détail des réformes, et une docteure en sociologie revient sur la notion de précarité : «il ne faut pas entendre la précarité simplement dans un sens économique, c’est aussi un rapport au temps. Les ATER, les jeunes doctorant.e.s, c’est leur temps qu’on leur vole, on leur vole aussi de l’argent bien-sûr, mais c’est d’abord cette visibilité, cette possibilité de se projeter durablement dans le futur qui est niée.» L’irruption des étudiant.e.s de l’IEP perturbe un peu les interventions. La totalité de l’amphithéâtre ne tarde pas à aller tourner dans les couloirs et les autres amphis en chantant et en stoppant les rares cours qui ont lieu quelques minutes pour inviter les étudiant.e.s à l’Assemblée Générale commune, ce qui n’est pas du goût de tou.te.s. Un étudiant en économie invitera ainsi les étudiant.e.s mobilisé.e.s à «retourner au lycée pour ce genre de gamineries». Quand l’Assemblée Générale débute, on se félicite, on se remercie d’être là, au côté de quelques gilets jaunes dont l’âge tranche nettement avec celui de la plupart des personnes présentes, mais qui portent un regard extrêmement bienveillant sur les actions des étudiant.e.s.
Ébauches de solidarité
Les idées fusent, les échanges vont vite : une étudiante handicapée propose de mettre en place des conférences sur les discriminations qui la touchent, notamment à l’université, et la proposition est validée. On rappelle que la cantine gratuite occasionne beaucoup de restes, et l’association humanitaire de Sciences Po de proposer de les distribuer lors de ses maraudes hebdomadaires. Quand la question du financement de la cantine gratuite à plus long terme est abordée, un chef cuisinier gilet jaune se propose de préparer et livrer des plats un jour par semaine à l’université, gratuitement. Le silence surpris qui suit son intervention est immédiatement rompu par un tonnerre d’applaudissements. Les étudiant.e.s de Sciences Po proposent de venir aider les étudiant.e.s de la Fac à la bloquer si nécessaire, et demande si l’inverse serait possible, sous les applaudissements vigoureux de l’assistance. A mesure que les heures passent, les perspectives se dessinent plus clairement. On tire les leçons des problèmes d’organisation du jour, on cerne aussi ce qui a bien marché pour pouvoir le refaire, on débat d’initiatives futures. Les professeur.e.s mobilisé.e.s apportent leur expérience et leurs idées, les étudiant.e.s apportent les leurs, et les gilets jaunes, discret.e.s, dans un coin de l’amphi, assurent de leur soutien, quoi qu’il advienne.
« La sacrosainte convergence, c’est comme une évidence ».
La tribune de l’Assemblée Générale est exclusivement féminine, chacun.e est encouragé.e à prendre la parole. Un étudiant en droit, le seul, remercie les personnes qui sont venues interrompre son cours, et déplore «l’effet de bulle» qui maintient ses camarades de classe à l’écart du mouvement. En sortant, une réflexion. Force est de reconnaître que la convergence des luttes, ce fameux concept tant brandi ces derniers temps, comme une hypothèse idéaliste, un souhait ou un cauchemar, la convergence est là. Elle se construit, petit-à-petit, progressivement, à l’écart des grands médias, sous les radars, patiemment. La sacrosainte convergence, c’est comme une évidence, ou une épiphanie : c’est la jeunesse qui la porte à bout de bras. C’est cette jeunesse, vide d’illusion mais pleine d’espoir, qui s’organise et tergiverse, qui débat, s’engueule, provoque, rit, s’indigne. Qui se rebelle. Qui se lève. Qui n’a plus que l’urgence au cœur. Qui ne compte plus que sur elle-même. C’est elle le raz de marée, la vague immense et puissante, le sursaut tant attendu. C’est elle la relève qui vient.